Histoire du viol : XVIe-XXe siècle – Georges VIGARELLO

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Aujourd’hui, je vais mettre de la joie et de la bonne humeur dans vos vies en vous parlant d’un ouvrage de Sciences Humaines lu récemment sur l’histoire du viol. Georges Vigarello est agrégé de philosophie en 1969 et travaille depuis sur le corps, l’histoire de ses représentations et des pratiques autour de celui-ci. Dans L’Histoire du viol, il s’est penché plus particulièrement sur le corps lorsqu’il est agressé, sur la façon dont il est perçu et dont ces agressions sont traitées par les tribunaux au cours de l’Histoire en France.

La première partie se concentre sur l’Ancien Régime, le siècle qui précède la Révolution française plus particulièrement. La première information sur laquelle se penche l’auteur est le problème de la non-visibilité de ce crime malgré des textes juridiques disposant de châtiments cruels et publics. Ces derniers étaient peu appliqués par la Justice car les viols étaient très peu dénoncés, c’était un véritable parcours du combattant pour faire valoir une telle accusation auprès des autorités. Cette période était encore extrêmement religieuse et, de par ses mœurs, il était difficilement envisageable qu’une femme puisse subir un viol par un homme seul. Un flou juridique mais aussi sociétal existait entre la séduction – entraînant le consentement – et l’agression pure, la première ayant une place plus prépondérante dans l’imaginaire collectif. Il fallait aussi avoir des preuves concrètes, des cris, des témoins oculaires directs pour que l’accusation soit prise au sérieux. Le dernier frein était qu’un viol suivi de blessures ou d’un meurtre était passé sous silence, « privilégiant » les stigmates physiques aux stigmates plus personnelles.

La Révolution française va tenter de changer les choses, renforçant l’arsenal juridique contre le viol en spécifiant la violence, ne passant plus le viol sous silence en cas d’agression. Les actes sont mieux catégorisés, les juristes cherchant à créer une « échelle de violence » pour codifier les peines et sentences à appliquer. Ces modifications du code vont entraîner l’émergence de la visibilité d’une nouvelle forme de violence, le viol d’enfant. Déjà « mieux » considéré que le viol d’une adulte, il devient alors un délit plus souvent jugé ou simplement dévoilé dans les Gazettes des tribunaux de l’époque. Le public devient plus sensible au sujet des enfants – en lien avec l’évolution de la vision de l’enfance en général dans les mœurs française. C’est les prémices d’un changement dans la perception de la victime, qui passe de coupable au même titre que l’agresseur à une victime pleine et entière – même si son consentement reste toujours remis en cause.

Le XIXe siècle apparaît comme le siècle du grand tournant dans la pénalisation du viol en France. C’est le siècle où les agressions sexuelles sont enfin échelonnées, de l’attentat aux mœurs à l’agression violente, une échelle encore aujourd’hui en partie appliquée par le Code pénal. Le grand changement est, il faut le noter, celui de la prise en compte des stigmates moraux en plus des stigmates physiques. On commence alors à considérer que le viol n’est pas le fait que d’une agression physique mais peut être aussi fait sous la contrainte des mots ou d’une arme sans qu’une « marque » physique soit visible. Cette évolution des mœurs, par soubresauts, déclenche un événement sans précédent avec les siècles passés : l’augmentation significative des plaintes pour agressions sexuelles au cours du siècle. C’est aussi à cette époque que l’on « invente le violeur », cet agresseur inconnu de la victime qui l’attaque par surprise, cet agresseur qu’on tente d’expliquer par  des problèmes mentaux.

couv69283821Le texte de 1978 : « Tout acte sexuel de quelque nature que ce soit, imposé à autrui par violence, contrainte ou surprise, constitue un viol. » montre une véritable évolution, car il intègre alors toutes les catégories de la population aux victimes de viol, femmes et hommes, chose impossible lorsque la sodomie était encore punie par la loi française. Les mœurs restent pourtant un frein, l’idée que la femme est forcement « un peu coupable » encore très ancrée dans les mœurs. Les actes jugés sont pourtant de plus en plus diversifiés, avec l’apparition, par exemple, du viol conjugal dans les textes. C’est aussi l’émergence très forte des jugements pour viol sur enfant et/ou inceste, leur apparition à la première page des journaux et la publication des premiers témoignages. Le viol sort alors de la sphère privée pour devenir quelque chose de public, de visible, un débat d’actualité.

Cet ouvrage montre que c’est l’émancipation des femmes au fil des décennies, leur émancipation dans la société mais aussi, leur émancipation face aux hommes qui a permis de changer les choses. Dans l’Ancien Régime, le viol était vu comme un rapt dont était victime le tuteur (époux ou père) de la femme attaquée pour devenir au fil des siècles, une attaque intime et personnelle. Cette émancipation a aussi entraîné une image faussée de la femme face à l’agression, une idée qu’elle n’est pas complètement victime, ainsi qu’une recrudescence des viols dans nos sociétés occidentales. Une citation des premières féministes américaines dans les années 70 résume le problème actuel : « Il n’est pas question que nous devions payer du viol le prix de notre liberté. »

Très documenté, Georges Vigarello allie l’histoire et la philosophie, montrant tout autant l’évolution de la vision de l’acte du viol dans la société et sa répression par les tribunaux. Un peu ardu au premier abord, c’est un ouvrage fourmillant d’informations. Il montre que c’est l’émancipation des femmes qui a permis au viol de passer d’un acte presque anodin à une sujet important dans la France actuelle. Usant de nombreuses références, des textes juridiques d’époque mais aussi des citations d’autres auteurs qui ont travaillé sur des sujets annexes, l’auteur nous offre une magistrale synthèse sur un sujet difficile mais très intéressant lorsqu’on se plonge dedans.

Histoire du viol : XVIe-XXe siècle de Georges Vigarello. Seuil, L’Univers historique (1998). 287 pages. 23,30€. // Points, Histoire (2013). 364 pages. 10€.

Géraldine, chouette libraire parisienne.

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