Arcadie ou grandir en liberté, coup de cœur

arcadie

Farah a 14 ans la première fois qu’elle demande à Arcady de prendre sa virginité. C’est l’homme de sa vie, elle le sait, et elle sait aussi qu’il n’aura rien contre ce corps qui lui pose tant de problèmes. La jeune fille en est consciente – pas bien grande, épaisse, bossue, à la tignasse sauvage et au duvet omniprésent – elle n’est pas un canon de beauté. Mais Arcady, lui, trouve la beauté partout. Et puis, il couche avec tout le monde, alors pourquoi pas avec elle ?

Cet homme qui lui dit qu’elle est trop jeune et qu’il risquerait la prison, c’est le dirigeant de Liberty House ; une communauté non-loin de la frontière italienne qui regroupe, dans une zone blanche épargnée par la technologie, des jeunes, des vieux, des électro-sensibles, tous un peu cabossés par la vie. Farah vit là depuis 9 ans, avec ses parents et sa grand-mère, et donnerait tout pour celui qui les guide en prônant la libre jouissance et la tolérance.

Mais voilà que malgré les discours bienveillants de son maître à penser, Farah sent que quelque chose cloche chez elle et que ça n’a rien à voir avec ce qu’elle juge comme de la difformité ou ses envies pressantes de voir assouvir ses fantasmes. Ou peut être que si : Alors que Farah cherche comment être femme, elle découvre qu’elle n’a pas d’utérus. Décidément, même son intérieur est mal foutu. Se pose alors la question pour Farah : Que suis-je et par le fait, qui suis-je ?

Au travers de cette micro-société loufoque, où seule la liberté de l’autre freine la votre, et de son personnage principal qui s’éveille à la vie d’adulte, Emmanuelle Bayamack-Tam nous parle de tout ce qui agite notre monde. Ecologie, technologie, éducation, place des femmes, questions de genre, crises politiques : tout est passé à la moulinette par le prisme de cette communauté qui a le loisir de décider, entre eux, de ce qui doit être au sein de leur vie. Mais Farah, qui ne se pensait rien et se voit être tout, va bouleverser la sienne en voyant s’écrouler les murs de l’enfance. Ce en quoi elle croyait s’effrite, se fissure, laissant apparaître de manière violente les défauts de cette vie dont les qualités deviennent privilèges.

Foncièrement moderne, rock’n’roll, parfois dérangeant, ce roman qui a gagné le prix France Inter en 2019 ne manque pas d’ébranler les convictions de chacun. L’autrice prend aussi le temps de nous laisser admirer Farah vivre et de nous faire découvrir son Arcadie et ses habitants ; les champs qui l’entourent, la salle à manger commune,  la beauté de sa mère, la tendresse innocente de deux anciens sur un banc, la folie de cette riche nonagénaire ou l’excitation à la vue du corps « martelé comme un heaume » du bel érythréen réfugié entre les montagnes et leur domaine. Ce sont les humains qu’Emmanuelle Bayamack-Tam décrit dans un style au vocabulaire d’une belle richesse qui aurait pu alourdir la vivacité de son personnage mais lui donne, au contraire, une grande profondeur.

***

 » Jusqu’ici je n’avais pas compris que l’amour et la tolérance ne s’adressaient qu’aux bipolaires et aux électrosensibles blancs : je pensais que nous avions le cœur assez grand pour aimer tout le monde. » 

***

Un véritable coup de cœur que je ne saurais à qui conseiller,
sinon aux amoureux du jouir et de la liberté. 

Arcadie, de E. BAYAMACK-TAMéditions P.O.L, 435 pages,  déc. 2018, 19€

Dorothy Convention
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